Opinion

Leçons des élections fédérales : Traçons la voie de l’avenir pour les nationalistes


Le 7 avril 2014, un moment important de l’histoire du Québec se joue. Le Parti libéral, pourtant usé par le pouvoir et entaché par de nombreux scandales, est élu avec une forte majorité. Il défait sans effort le gouvernement minoritaire du Parti québécois après une campagne axée sur l’éventualité d’un prochain référendum. Quelques semaines plus tôt, le candidat vedette du PQ, Pierre-Karl Péladeau, a brandi le poing en affirmant que la principale raison de son engagement en politique était de mener le Québec à l’indépendance. Cette profession de foi indépendantiste a le mérite de la franchise, mais elle coûte très cher au gouvernement sortant. Le Parti québécois – qui bénéficiait au début de la campagne de l’avantage du pouvoir et du discrédit du Parti libéral – tombe à 25 %.

Au lieu de choisir un parti qui fait de l’indépendance sa raison d’être, la population préfère redonner le pouvoir au PLQ, qui lui promet le statu quo. Le refus de l’indépendance est sans appel. Dans la foulée, l’ex-première ministre Pauline Marois n’a pas d’autre choix que de démissionner de la direction du Parti québécois.

La défaite d’avril 2014, qui aurait dû entraîner un sérieux examen de conscience au Parti québécois au sujet de l’article 1, est rapidement oubliée dans le sillage de la course à la chefferie. Le nouveau chef élu le 15 mai 2015 est le plus indépendantiste depuis longtemps. En fait, il est peut-être le plus radical de tous les chefs de l’histoire du Parti québécois. Pierre-Karl Péladeau veut parler d’indépendance sur tous les fronts, en tout temps. Il rejette à l’évidence le verdict populaire d’avril 2014. Pour lui, cette défaite n’est pas le signe d’un rejet du Parti québécois et de son option, mais la preuve que le Parti québécois n’aurait pas parlé suffisamment d’indépendance.

Octobre 2015. Quatre ans après la « vague orange » de 2011 qui l’avait décimé, le Bloc québécois échoue à se démarquer et à reprendre les voix perdues. Plus de quatre électeurs sur cinq lui tournent le dos. C’est un creux historique pour les partis souverainistes. Le score de 19% du Bloc est encore plus faible que l’appui de 23 % du Parti québécois à sa première élection en 1970. Et ce, malgré le retour de Gilles Duceppe, un chef politique apprécié par les Québécois. C’est un symbole fort. Au-delà des chefs et des circonstances propres à chaque élection, une tendance lourde est à l’œuvre.

Une nouvelle ère s’ouvre en politique fédérale, et le Bloc québécois n’en fait pas partie. Depuis 2011, le nationalisme des Québécois se recompose à l’extérieur du Parti québécois et du Bloc québécois. Dans les rangs indépendantistes, on affirme que c’est parce que les Québécois auraient voulu « magasiner » ailleurs qu’ils auraient voté pour le NPD en 2011 et pour le PLC en 2015. On affirme aussi que les Québécois voulaient à tout prix se débarrasser de Stephen Harper. Pour moi, ces explications ne sont pas convaincantes, car elles ne vont pas à la source du problème.

Non, les raisons de cette crise sont plus profondes. Elles sont structurelles. Deux gros reculs en quatre ans, ça ne tient plus du hasard ou de l’accident de parcours : c’est un rejet de l’option fondamentale du parti. À travers le rejet du Bloc, c’est l’ensemble du mouvement souverainiste qui est visé. J’aimerais examiner ici les conclusions que l’on doit en tirer comme parti nationaliste.

Le rôle de la Coalition Avenir Québec
À l’origine, quand j’ai lancé la Coalition Avenir Québec en 2012, je voulais mettre entre parenthèses la question constitutionnelle pour dix ans et m’attaquer sans attendre aux problèmes urgents du Québec. Le contexte a changé depuis les échecs sévères du PQ et du Bloc. La polarisation entre souverainistes et fédéralistes, si elle s’essouffle, produit toujours des effets indésirables. En divisant le vote nationaliste, elle contribue à maintenir au pouvoir le Parti libéral. Au moment de la prochaine élection, ce parti aura gouverné le Québec pendant quinze ans sans interruption, de 2003 à 2018, à l’exception d’une brève parenthèse de 18 mois.

De l’autre côté du spectre, le Parti québécois semble incapable de se déprendre de l’obsession référendaire. En vérité, la très grande majorité des Québécois est de sensibilité nationaliste et souhaiterait que son gouvernement national défende avec vigueur sa langue, son identité et ses intérêts, sans pour autant prôner la rupture avec le Canada. La polarisation actuelle contribue ainsi à maintenir au pouvoir le parti qui est le moins sensible à ces questions et à empêcher qu’une alternative nationaliste forte s’organise.

Cette situation ne peut plus durer. Elle est devenue paralysante et contre-productive. Sur le plan politique d’abord. La langue, l’identité et les intérêts du Québec ne sont pas défendus avec la fermeté nécessaire. Sur les plans économique et social ensuite. Le Parti libéral, qui est en voie de devenir le parti de gouvernement par défaut, ne doit pas ses réélections successives à la qualité de son bilan mais à une stratégie électorale, toujours la même, qui consiste à brandir la menace de l’indépendance du Québec. Cette perte d’imputabilité est dommageable. Plusieurs questions importantes et urgentes pour l’avenir du Québec, comme le développement économique et la qualité de l’éducation, ne reçoivent pas l’attention nécessaire. Avec le temps, le Québec s’affaiblit donc politiquement et économiquement.

La Coalition Avenir Québec doit s’engager de plain-pied dans le débat sur la question nationale. Elle doit le faire pour briser la polarisation entre souverainistes et fédéralistes qui paralyse le Québec. Elle doit le faire surtout au nom d’une conviction partagée par la majorité des Québécois : l’avenir du Québec passe par une reconnaissance et une autonomie plus fortes à l’intérieur du Canada.

20 ans après le référendum de 1995 et 35 ans après celui de 1980, le bon sens exige aujourd’hui que les nationalistes se rassemblent derrière des objectifs communs pour tirer le meilleur parti possible du lien fédéral. C’est la solution la plus logique. L’un des trois grands partis à l’Assemblée nationale se doit de faire le premier pas et de proposer une voie de sortie. C’est un rôle important, historique. Avec le déclin du mouvement souverainiste qui s’accélère sous nos yeux, c’est à la Coalition Avenir Québec qu’il revient de l’assumer. C’est ma conviction la plus profonde.

Je déduis des derniers résultats électoraux que le Québec est entré pour de bon dans une nouvelle période de son histoire. L’idée de l’indépendance ne peut plus, du moins dans l’avenir prévisible, servir de point de ralliement pour les nationalistes québécois. Après deux défaites référendaires, le Québec n’est plus en position de jouer avec son avenir. Tenir un troisième référendum de force, par obstination, par idéologie, « parce qu’on veut en finir », constitue une fuite en avant dont les conséquences seraient désastreuses pour le Québec. Le Québec ne peut pas se payer le luxe non plus d’être dirigé presque continuellement par un parti, le Parti libéral, qui défend sans conviction son identité et ses intérêts. Un parti endormi par l’habitude du pouvoir qui n’a ni la vision ni l’énergie de s’attaquer aux défis économiques et sociaux du Québec moderne.

Voilà pourquoi les nationalistes du Québec doivent se regrouper et faire cause commune. Non pas pour promouvoir l’indépendance, mais pour se battre pour que le Québec ait plus de pouvoirs et d’autonomie dans le Canada. Il nous faut redynamiser la vie démocratique au Québec en opposant à l’immobilisme du Parti libéral une alternative nationaliste forte, responsable et gagnante.

S’il veut continuer à servir notre peuple, le nationalisme québécois doit donc opérer une refondation majeure autour d’un nouveau programme, plus pragmatique et rassembleur, qui se construira à l’intérieur du cadre fédéral.

Le nationalisme qu’il s’agit de porter en 2015 doit viser l’efficacité sur les sujets névralgiques pour notre avenir, comme l’éducation, la culture, la langue, l’immigration et l’environnement. Il doit aussi s’articuler à une vision économique forte. Les Québécois sont en droit de s’attendre à un nationalisme flexible et efficace, adapté aux défis économiques et sociaux d’aujourd’hui. Je ne vois pas de meilleur parti que la Coalition Avenir Québec pour porter ce programme et rassembler les Québécois.

Contre le déclin tranquille du Québec
Le Québec de 2015 n’est plus celui de 1995. Les sensibilités envers la question nationale, notamment parmi les jeunes générations, ont changé. Les réalités économiques et sociales aussi. Le fardeau fiscal des contribuables, les services publics, l’économie, le contexte social et politique, la démographie : presque toutes les variables ont bougé. Les contribuables québécois sont désormais parmi les plus taxés et les moins riches d’Amérique du Nord (le Québec se retrouve au 57e rang sur 61 États en Amérique du Nord). Pis, leur fardeau fiscal ne cesse d’augmenter tandis que la qualité des services baisse. Le Québec peine à financer ses services publics et ses infrastructures. Son système d’éducation est mis à mal. Et la performance insuffisante de son économie hypothèque son avenir.

Il y a là des vérités qui ne peuvent plus être ignorées, fût-ce au nom d’une idée comme la souveraineté. Toutes les générations sont d’ailleurs touchées par cette réalité, les baby-boomers comme les jeunes familles. C’est le Québec au complet qui subit aujourd’hui le « déclin tranquille ».

Déjà en 2009, lors de ma démission du Parti québécois, j’estimais que la souveraineté n’était plus une option politique en mesure de rallier une majorité de l’électorat et que rien n’indiquait que c’était près de changer dans un avenir prévisible. Le souverainisme s’enlisait et empêchait le Québec d’avancer.

Six ans plus tard, mon diagnostic semble se confirmer. Des problèmes importants sont toujours mis de côté au profit d’une division stérile qui permet la réélection continue du Parti libéral. Les intérêts supérieurs du Québec sont bafoués. Le Parti libéral profite d’un monopole malsain sur notre démocratie qui nous fait régresser collectivement. Son manque de vision économique nous fait perdre un temps précieux. Des années cruciales qui pourraient être consacrées à notre reprise en main et à notre développement sont gaspillées. Depuis l’élection du Parti libéral, le Québec n’a aucun objectif de création de richesse ou de niveau de vie, n’a aucun plan de redressement économique. Quelle marge de manœuvre l’État québécois peut-il avoir avec une création de richesse aussi anémique ? Comment imaginer qu’il pourra financer nos services publics adéquatement et investir en éducation pour l’avenir de nos jeunes ?

Bien qu’ils aient voté OUI en 1995 et qu’ils ne renient pas leur engagement passé, plusieurs Québécois ont compris que la souveraineté n’était pas la solution à tous les problèmes. Au fond d’eux-mêmes, ces concitoyens pragmatiques à la recherche d’une voie de sortie sont beaucoup plus proches de la Coalition Avenir Québec que du Parti québécois. De la même façon, les nationalistes non-souverainistes qui sont condamnés à réviser toujours leurs demandes à la baisse depuis une quinzaine d’années à cause du statu quo prôné par Jean Charest et Philippe Couillard sont beaucoup plus proches de la CAQ que du Parti libéral.

Bien sûr, une aile nationaliste a déjà existé au Parti libéral, mais c’était il y a plusieurs années. Elle n’a plus droit de cité dans le gouvernement de Philippe Couillard. La classe dirigeante du parti a tourné la page du Québec d’abord et n’a plus d’autre projet que de réduire l’État québécois à une technocratie sans âme, appelée à gérer la « province » de Québec au jour le jour.

Son ouverture scandaleuse à la recommandation de la Commission Robillard sur le transfert à Ottawa de la perception des taxes et impôts des Québécois le montre bien. Plusieurs nationalistes au sein du Parti libéral, j’en ai la conviction, se font une toute autre idée du Québec. Celle d’une nation fière qui n’hésite pas à affirmer son identité et à défendre fermement ses intérêts dans le cadre fédéral. J’ai la conviction que leur vraie place est à la Coalition Avenir Québec, aux côtés des autres nationalistes.
Depuis cinquante ans, les souverainistes pragmatiques et les nationalistes fédéralistes ont évolué dans des camps séparés. C’est le sens de l’histoire qui le voulait ainsi. L’histoire veut maintenant qu’ils recommencent à se parler et à se reconnaître des points communs. Ce sera notre tâche de jeune parti nationaliste que de leur en faire prendre conscience d’ici 2018 par nos prises de position et par notre prise de parole. Il reviendra à notre parti d’incarner le renouveau et de convaincre les uns et les autres de nous rejoindre dans cette transition nécessaire vers un « nouveau nationalisme », plus réaliste et plus moderne.

Le temps de la maturité
Le Québec est à un point tournant de son histoire. Il doit agir pour sortir du « déclin tranquille » où son inaction menace de l’enfoncer. Avec sa proposition nationaliste, la Coalition Avenir Québec trouve une occasion d’inscrire son programme de relance dans un nouvel horizon. Son projet politique pourrait se résumer en deux mots : fierté et prospérité. Sans la prospérité, la fierté manquerait de moyens ; sans la fierté, la prospérité manquerait de sens. Il faut faire la synthèse des deux, et cela passe nécessairement par l’élaboration d’un nouveau nationalisme, adapté non aux défis d’il y a cinquante ans, mais à ceux de 2015.

Trop longtemps au Québec les deux vieux partis ont monopolisé soit la fierté, soit la prospérité. Ainsi le Parti québécois prétendait avoir le monopole de la fierté, et le Parti libéral celui de la prospérité. Alors que le Parti québécois et le Parti libéral ont prouvé leur incapacité respective à sortir le Québec de l’impasse constitutionnelle et à lui faire rattraper son retard économique, on voit à quel point cette prétention n’était pas fondée. Faire la promotion d’un troisième référendum dont les Québécois ne veulent pas, et risquer ainsi d’infliger des dommages irréparables à la société québécoise, n’est pas ce qu’on attend d’un parti nationaliste efficace et responsable. Hausser les taxes et les tarifs et couper à l’aveugle dans les services directs à la population, notamment en éducation, un secteur névralgique pour l’avenir de notre économie et de nos jeunes, sans même faire l’effort d’un véritable plan de relance pour créer des emplois de qualité, n’est pas à la hauteur d’un parti qui se prétend le champion de l’économie. Ramener le Québec, comme le fait le Parti libéral, au rang de province comme les autres, est un déni de ce que représente la nation québécoise, un déni de son histoire.

L’illusion électorale qui a longtemps servi tant le Parti québécois que le Parti libéral a volé en éclats, et place la Coalition Avenir Québec devant une responsabilité historique. Cette illusion est plus palpable que jamais au lendemain de l’élection fédérale. L’heure est venue pour les nationalistes de se regrouper pour faire progresser le Québec de façon constructive et responsable. C’est ce que souhaite la majorité des Québécois.

Les électeurs du Québec ont parlé. C’est au tour de la Coalition Avenir Québec de le faire. J’entends donc déposer lors de notre Conseil général de novembre prochain un document sur la position constitutionnelle de notre parti. Ce texte présentera les éléments d’une nouvelle entente Québec-Canada. Il sera, je l’espère, un point de ralliement pour tous les nationalistes du Québec. L’union fait la force. Plus que jamais, j’ai la conviction qu’entre l’immobilisme et le « ça passe ou ça casse », les portes d’un avenir prometteur sont grandes ouvertes pour notre nation.


François Legault

Chef de la Coalition Avenir Québec